Les Ombres

Vous êtes commun. Terriblement commun. Rien ne s'échappe de particulier de votre vie. Rien ne semble être magnifique dans votre existence.

Vous quittez ce bureau, où vous passez un 1/3 de votre journée. La pluie est froide, la circulation dense, le ciel bas et menaçant. Vous pensez qu'il vous faut des vacances au soleil. Vite.

Vous apercevez votre voiture. Payé à crédit, puissante mais pas de trop. Un style particulier. Vous en êtes content. D'ailleurs, n'est pas une des seule choses dont vous êtes réellement content ?

Vous habitez à 45 minutes de votre travail, dans la banlieue de cette ville que vous n'avez jamais aimé. C'est pour cela que vous êtes aussi loin.

Oh, vous n'avez pas une très grande maison, juste un petit pavillon dans une ville dortoir. Ah oui, il y a John qui vous attend. John, c'est votre chat.

Vous vous demandez comment il a fait pour ne pas se tirer.

A l'image du temps, vous êtes maussade.

Vous montez dans votre voiture, démarrez, et vous vous insérez dans la circulation dense.
Vous démarrez la radio.

France Info, il est 19 heures - toute l'information avec...

Déjà 19 heures. Au mieux, avec ces bouchons, vous serez chez vous vers 20h15-20h30. Vous pianotez sur votre smartphone pour regarder ce que la télé pourra vous offrir.

Non décidément, rien ne vous intéresse.

Tant pis, vous mettrez un concert des Led Zeppelin en fond sonore, et vous vous calerez avec un bon livre, John sur les genoux. Bref, un soirée morose.

Quel est le but de votre existence ? Allez au travail, manger, dormir, repartir... Ah oui, c'est vrai, avec un beau coupé.

Mais sinon ? Quelques sorties avec vos potes. Pas de femme, pas d'enfants, pas beaucoup de famille.

Une aventure de temps en temps, histoire de se dégourdir le morceau. 2 crédits, votre maison et la belle voiture, un assez bon poste. Vous vous accrochez, mais quelque chose guette.

Quelque chose s'immisce, vous tracasse, vous ronge. Ces foutus jours raccourcissent, le froid s'installe, et votre coeur commence à entrer en hibernation.

Vous sentez toute la morosité d'un hiver s'installer. 3 longs mois à répéter les mêmes gestes.

Mine de rien, à repenser à votre vie pas très reluisante, vous êtes arrivé à destination. Le pavillon est là, identique à celui du voisin.

Vous rentrez la voiture au garage, et John vient vous accueillir en se frottant à votre jambon. Même lui. Même lui se lamente de vous.

Même lui n'en peut plus. N'en peut plus de cette tête maussade, moche, terreuse, terne. Il pense à se casser, John, il est comme ça, il a besoin de sourires, pas d'accompagner un presque-mort de 36 ans.

Oui, vous avez 36 ans. Et vous souffrez.

Le premier geste: allumer la télé. Pour se sentir moins seul.

L'actualité est toujours aussi dramatique. Morts, migrants, chômage, ce besoin de consommer. John commence à méchamment miauler.

Il a faim. Et si vous ne lui donnez pas de pâté, il risque vraiment de partir chercher refuge ailleurs.

Vous vous chauffer un repas tout fait. Vous tournez la tête de temps en temps vers la télé. Encore des morts.

Vous pensez à fermer les volets de votre pavillon. Un bouton à appuyer pour tous les descendre. Même ça, ça vous ennuie. Vous baîllez d'ailleurs.
La nuit est déjà tombé. Il pleut. Il vente. Le tonnerre gronde au loin. Mais vous n'avez pas remarqué, lors des dernières secondes où les volets finissent par protéger votre maison des assauts de la nuit, que la nuit était noir, d'un noir menaçant, glaçant, poignant. On ne peut y voir à travers. C'est comme si un voile avait été jeté autour de celle ci. Mais vous ne le voyez pas. Tout juste, un petit frisson vous parcourt, en vous félicitant intérieurment qu'il fait meilleur à l'intérieur une fois bien calfeutré.

Mais il sont là. Ils sont entrés. Ils sont tapis dans l'ombre. L'ombre ? C'est leur nourriture. La déprime, la faiblesse, la dépression, ils en raffolent, s'en gavent, à tel point qu'ils finissent par se faire remarquer. Et de la plus belle des manières.

Votre repas consommé, vous vous installez nonchalemment dans le canapé, à mater la météo. Le programme du soir va commencer, vous n'avez même pas la force d'attraper la télécommande pour changer. Ca tombe bien, encore une rediffusion d'une comédie française.
Vous tapotez sur le canapé pour faire venir John. Mais John vous observe depuis le sol, un regard fixe et étrangement ténébreux, qui vous effrairait presque si celui-ci n'avait pas décidé de miauler, un miaulement qui vous rassure. Il ne bouge pas. Il est là, vous observe.

A l'étage, les choses se mettent en place. Les Ombres mangent, dévorent, aspirent toute l'énergie des pièces, et de votre chambre en particulier.
A mesure que les minutes s'écoulent, et alors que le film commence, vous sentez doucement que la fatigue de la journée s'immisce en vous, et vous finissez par commettre la 1ère faute : vous vous endormez. Et pas qu'un peu.

Vous sursautez d'un coup, ayant entendu votre chat gémir très fortement, comme s'il se faisait attaquer. Et là, l'horreur de la scène qui va suivre vous fait faire un mouvement de recul si fort que le canapé bascule l'espace d'un instant.
Le chat est étendu par terre, un flaque de sang commence à se former à au sommet de sa tête. Vous n'en croyez pas vos yeux. Le temps de recouvrir vos esprits, vous vous levez doucement, et vous appelez d'une voix douce mais terriblement anxieuse:
- John ? John, c'est moi, répond-moi !
Pas de réponse (en même temps c'est un chat...), pas de mouvement. La bête semble bel et bien...morte.

Vous vous approchez du cadavre, les yeux sont blancs, ouverts, comme effrayés. La pièce qui était baigné de lumière de lampes disposés aux 4 coins de la pièces quand vous vous étiez endormi, était maintenant plongé dans une pénombre, malsaine même. Une seule lampe fonctionnait, et projetait des ombres inquiétantes sur le mur attenant.
La télé ne diffusait plus le film, mais une sorte de télé-réalité avec des bimbos. Vous vous demandez combien de temps vous avez dormi. L'horloge murale indique 02h15. Votre montre 01h15. Et votre téléphone... 01h45. Quelque chose clochait. Vous commencez à vous demander si tout ceci ne serait pas un rêve. Vous vous pincez. Ca fait mal. Vous recommencez. Ca fait toujours mal.
John, toujours étendu dans une flaque de sang, le vent dehors qui s'est intensifié, la pluie qui bat contre les volets, la faible luminosité, cette télé qui a changé de chaîne, vous n'êtes pas rassurés. Mieux, vous êtes en flip TOTAL.